Giono lecteur de Stendhal, une histoire d’amour - (Résumé de communication du 17 avril 2025 à la BEP de Grenoble)
Pendant plus de quarante ans, à partir des années 30, l’auteur idolâtré de La Chartreuse de Parme aura nourri et fécondé l’œuvre gionienne, dans une intertextualité passionnée aux antipodes de toute imitation servile.
La parenté de leurs préoccupations dans les romans d’après 45 saute aux yeux, tant dans le Cycle du Hussard (Angelo, le Hussard sur le toit, le Bonheur fou), que dans les Chroniques romanesques (Le Moulin de Pologne, Les Âmes Fortes), au point que son premier récif, Angelo, pourra être considéré par certains de ses amis ( et à son grand dam) comme un « pastiche » de Stendhal. L’infléchissement du style est également notable, tout imprégné de la « leçon » stendhalienne : plus sec, nerveux, « sans graisse » dira Giono dans son journal où se multiplient à chaque page les litanies d’admiration : « Stendhal, toujours clair, tendre, mélancolique, juste, toujours succulent d’une richesse extraordinaire » (25 octobre 1938). Il le garde à portée de la main, et le fait amoureusement relier de cuir rouge sombre. « Pas une ligne qui ne soit un délice. »
Mais cette « cristallisation » va se nourrir surtout de la situation dramatique dans laquelle se retrouve l’écrivain après la seconde guerre mondiale, marquée par deux emprisonnements injustifiables et une ambiance sordide de règlements de compte politiques. Pour combattre la tentation du cynisme, ou d’un nihilisme mutilant, le tête-à-tête avec Stendhal (auquel Giono revient en même temps que l’Arioste et Machiavel) permettra à l’écrivain de renaître et de se renouveler, pariant sur le sublime de l’ironie, et d’une désinvolture souriante quoique désenchantée qui continue de croire malgré tout au bonheur jusque dans la contemplation des pires abîmes de l’âme (et ce seront les Chroniques romanesques, avec leur lot de cruautés et d’âmes fortes, libres et « fraîches comme la rose » par delà bien et mal ; cf le personnage de Thérèse petite sœur de Lamiel, par exemples et entre autres femmes puissantes).
Tournant géographique, tournant temporel, existentiel, philosophique : dans l’Italie d’élection de Beyle et de Giono, la « matière » de Stendhal (fraternité d’Angelo Pardi et de Fabrice ou Lucien Leuwen, de la Sanseverina et de la Duchesse Ezzia par exemple) se transforme en un « geste » romanesque où l’initiation au mal (le choléra, la politique) s’accompagne d’une quête d’être exigeante et incertaine, faite d’affirmation et d’éloignement de toute forme de ressentiment.
Notre regard sur l’œuvre stendhalienne en ressort décapé, ravivé. Et en ce sens, ne pourrions-donc avancer avec J. Yves Laurichesse que d’une certaine façon, « Stendhal aussi est redevable à Giono « ?
Christine Rannaud
26 avril 2025